AUTOUR DE ST LAURENT-DE-CERDANS

Ça commence par 153 marches. Rien de tel pour vous «couper » les jambes. Il nous en faudrait plus pour renoncer à cette randonnée.

L’escalier de la « Pujada »(1) nous mène vers la rue de la Sort. Quelques ruelles plus bas,  encore un escalier avant d’attaquer  la colline où sommeillent les dernières maisons.  Sur une terrasse, une tablée d’amis s’attarde bruyamment dans la joie d’être ensemble. Un chien vient nous flairer. Il nous laisse passer. L’heure est à la concorde.

Derrière nous, imposant et splendide, le Canigou offre ses flancs gris-bleus au soleil à peine assagi par le frais de l’automne. Nous quittons la route pour un chemin de terre. Deux cavités creusées par l’homme à flanc de talus attirent notre attention sans que nous puissions en deviner l’utilité. La nature gardera ses secrets.

Le sol est sec pour la saison : mauvais plan pour les champignons.
J’ai dans mon sac un couteau prêt à leur trancher le pied, dégager la limace inopportune logée sous le chapeau, gratter la terre qui les souille. Ma vue s’aiguise au fur et à mesure de notre avancée. Ah ! une forme jaune là-bas. Je m’avance vers elle. Hélas, c’est une feuille savamment échouée et non une girolle.

Les bois se font plus sombres. Dans un creux humide et frais, souilles boueuses, plaisir de sangliers, traces de pas bien nettes,  indices de chevreuil racontent la vie de ce chemin. Que ne suis-je un chien pour savoir qui passa avant nous : l’énigmatique fouine,  le nocturne blaireau ?

L’odeur de moisissure envahit nos narines. Ayons l’oeil, le terrain est propice.

A gauche dans les fourrés, rien. A droite, non plus. L’heure n’est pas encore à la déception.

« Tiens, en voilà un. Tu as failli marcher dessus ». Un bolet orangé,  le plus goûtu de tous, au beau milieu de la piste. Le malheureux ! !  J’apprécie sa texture, son pied dense et velu.

Je poursuis mon chemin ma belle prise en main, portée comme un talisman qui en appellerait d’autres.

Par endroit, le sol s’est dérobé, ouvrant des ravines béantes, colmatées à la hâte par quelques baliveaux de fortune. 

Survient une clairière, carrefour planté de trois frênes remarquables.  L’endroit est lumineux, inspirant. J’imagine le temps où  passaient les calèches. Dans les fourrés …  à l’affut,  pillards et traboucayres (2) prêts à fondre sur l’équipage. Un bel endroit pour détrousser les gens. Mon imagination galope au rythme des chevaux.

Revenons au présent. La besace est légère faute de champignons. Qu’importe, la balade vaut le détour ! La lumière oblique joue sur la verticalité des troncs. Incitées au déclin, les campanules lancent leur dernier mauve sur l’ocre brun des sols. Un silence magistral nous remplit.

Campanule

Plus loin,  un chaos de pierres douces et rondes offre son hospitalité pour une courte pause. Le sac jeté à terre, nous « espartinons (3)» d’une pomme, un biscuit. Le corps reprend son souffle.

Quelques foulées plus tard, une large piste apaise nos hésitations de marcheuses incertaines.  Fontaine de la Perdrix ! Nous y sommes. 

Des anciens du village devisent sur un banc, bercés par le chant continu de l’eau.

La mémoire du village est là,  dans ces coeurs de 82 ans. Ils évoquent avec nous leur jeunesse, le travail à la fabrique d’espadrilles, les multiples métiers et commerces, l’âge d’or du village qui les rendait si fiers de Saint Laurent. Puis vint le déclin, leur départ pour la capitale. Une vie d’employé dans l’administration pour ces hommes et femmes aux mains d’or.

Nous les quittons à regret. Ils ont tant à nous dire sur leur passé, nous, si soucieux de notre avenir.

Et voici le calvaire. Un dôme surmonté d’une croix plantée à même le roc, domine le village. Sur la colline en face, des clarines s’agitent. Sous l’or des châtaigners, est-ce le flot laineux des brebis dévalant les sous-bois, des chèvres capricieuses en grappes dispersées ?  L’épaisseur des feuillages m’en occulte la vue. Un chien aboie, le berger le rappelle à l’ordre. 

L’ordre, tout semble en ordre à cette heure du jour : l’immuable montagne régnante, immuable clôcher autour duquel s’enroulent les ruelles, immuable sérénité des lieux. Seule, la rivière change au gré de ses humeurs. Du Tech, la mémoire de Saint Laurent en porte encore la douloureuse trace. Celle de l’Aiguat de 1940. (4)

Nous revenons au village par la rue de la Sort, non sans avoir visité la chapelle. Témoin d’une fraternité frontalière passée, elle abrita les malheureux républicains espagnols lors de la « Retirada ». (5)

Retour au point de départ. Une vieille dame prend l’air sur sa terrasse.  18 h au clocher. Chacun rentre chez soi. Saint Laurent se referme dans son écrin.

  1. Pujada : en catalan signifie « montée »
  2. Trabucayres : bandits qui sévirent dans le Vallespir. En 1845 ils attaquèrent la diligence allant de Perpignan à Gérone. Ils avaient établi leur quartier général sur la commune de Las Illas, près de Céret.
  3. Espartinar : en catalan roussillonnais  : « goûter » « prendre une collation »
  4. Aiguat : inondation meurtrière et dévastatrice qui eut lieu en 1940 lorsque des pluies diluviennes stationnaires tombèrent sur le Canigou et la vallée du Tech. La rivière Tech et ses affluents inondèrent les villages sur leur parcours jusqu’à la mer.
  5. Retirada : signifie en catalan retrait. La déroute des Républicains espagnols jeta sur les chemins des Pyrénées Orientales des centaines de milliers de réfugiés. On peut visiter le musée de cet exil à Argelès sur Mer.

3 Comments

  1. LAURENT Siri

    Bonjour Anne Marie,
    Bien reçu , Pierrette a vue sur mon Smarphone , de trés belles photos et félicitations , pour le compte rendu .
    Bises de nous deux .

  2. Nicole Coste

    Merci Anne-Marie pour cette délicieuse balade. J’en respire les parfums.

  3. Martine Wassmer

    Couleurs, environnement, récit incitent à suivre l’itinéraire.
    Merci Anne-Marie pour cette belle balade.
    Martine

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