MÉMOIRES DE PIERRES

La montagne leur fut donnée, ils en firent un royaume.

Gens de peu, hommes durs à la tâche, femmes échevelées ou sagement coiffées, ribambelle d’enfants mal vêtus ont arpenté ses flancs. Les plus menus ont charrié des banastes (1)  de terre, les plus faibles ont scarifié le terrain de leurs pauvres moyens, les autres ont posé d’une main experte et calleuse la pierre exacte là où il faut, dans son lit,  par dessus celle-ci ou pour caler cette autre.

Terrasses ou feixes sur le sentier des Casots Sorède

De pierre en pierre, ils ont bâti des murets, construit d’humbles casots sur la demi ayminada (2)  qui leur était laissée. Le seigneur a voulu, ils ont saisi leur chance. Avoir une terre à soi, du moins pour quelques temps (3).   Main-d’oeuvre jusqu’ici résignée,  sujette à longueur d’année au bon vouloir de l’amo (4) dont ils étaient les bras, ils choisiraient ici le grain qui engrosserait leur terre, mèneraient  à leur guise cultures et bétail.  Ces minuscules arpents dévalant la montagne, c’était leur liberté et aussi leur fierté. 

Aux premières lueurs du jour, sonnailles,  éclats de voix serpentent dans les chênes. Les familles montent pour la journée. L’âne les suit trottant. La chèvre tiraille au bout de son cordeau chipotant ça et là les quelques jeunes pousses du printemps annoncé.

Le sentier est scabreux. Bêtes et gens suants ahanent pour atteindre l’étage désiré.  On met le vin au frais dans le creux du ruisseau, on libère la chèvre, chacun reprend sa tâche.

Sur le sentier de Mataporc Laroque-des-Albères

C’est qu’il en faut des pierres pour faire le « casot ». Adossés à une énorme roche, les murs feront un mètre au moins d’épaisseur pour résister au vent et supporter la voûte. Boutisses parpaignes, traversières, paneresses, de calage, chaînage ou de couronnement, chaque pierre trouve sa place. Un petit fenestron pour un rai de lumière, afin de  juste y voir. L’entrée suffisamment étroite pour se garder de la tramontane glaciale, conserver quelque fraîcheur l’été, nous la ferons à l’Est.

En bas, la plaine du Roussillon

Autour s’étagent les cultures, du blé, quelques jeunes fruitiers. Les courges profiteront de l’eau proche de la citerne. Une vie simple et frugale trop occupée pour contempler la plaine qui s’étend indolente à nos pieds, la gloire du Canigou  ou le bleu de la mer.

La montagne s’est tue. Le randonneur découvre les vestiges de cette vie ancienne. 

Mobilier

Emue, de casot en casot, je chemine. 

Devant chaque édicule, humble,   je cherche l’intention des courageux ancêtres. Je tente d’entrer en communion avec leur volonté  première d’avoir formé un tel projet : modeler et apprivoiser la montagne, loin des terrres fertiles de la plaine dévolues aux plus riches. J’imagine leurs peines au travail quotidien : les mauvaises récoltes, le vent chaud  et précoce qui dessèche l’épi, la pluie qui trace des ravines , emporte la terre et les graines avec . Je sens aussi comme eux, cette satisfaction joyeuse :  la pose de  la dernière lauze qui coiffera le toît.

Lauze faîtière

Des bruyères au tronc sec et cassant ont envahi les feixes (5).  Un figuier conquérant a poussé au coeur de ce casot. Revanche de la nature. Je pense à cette vie de piémont alors si florissante : charbons, verres et céramiques, fours à chaux complétaient leur ardeur paysanne. La montagne était généreuse pour qui voulait se donner de la peine.

Nous l’avons abandonnée par paresse ou pour un autre lucre. La vie s’est déplacée, glissant lentement vers la plaine, les mas un  à un délaissés. Au détour d’un rocher, occultés par les buix, subsistent quelques murs.  Qu’auraient-ils à nous dire ? Font del pardal ( 6), Font del pomer, (7) Correc de les teixoneres (8), Jaça de les cabres (9), Cabanes de mataporc(10) : ces noms de lieux enchantent nos oreilles, évoquent les Albères d’alors,  vivantes et giboyeuses.

Ils incitent au plaisir de les revisiter, une plongée hors du temps, comme un hommage rendu aux vaillants bâtisseurs.

1- Banasta : grand panier, corbeille (catalan)

2 – Ayminada (mesure agraire roussillonnaise) = 59,273 ares (catalan médiéval)

3 – La terre attribuée au paysan par le seigneur pouvait devenir sienne au bout de trente ans, si celui-ci l’entretenait pendant cette période.

4 – Amo : patron, propriétaire(catalan)

5 – Feixes : terrasses (catalan)

6 – fontaine du moineau (catalan)

7 – fontaine du pommier (catalan)

8 – ruisseau des blaireaux(catalan)

9 – estive pour les chèvres (catalan)

10 – cabane de mata porc. matar : tuer (catalan) porc : porc ou sanglier peut-être ?

Une pierre pour chaque technique :

Parpaigne ou traversière : la pierre est placée sur toute la profondeur du mur laissant apparaître les deux bouts du parement.

Panneresse : la pierre est visible sur sa longueur et sa hauteur, pierre d’angle en général.

Boutisse :  le moellon est placé dans le mur sur sa longueur ne laissant apparaître qu’un petit bout du parement

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