COMME UNE ORANGE

La saison des voeux s’achève et pour ceux qui se seraient sentis oubliés, ou les chanceux qui accepteraient avec bienveillance un possible doublon, je me hasarde encore à espérer pour vous tous une année de résilience et de bonne fortune. Si les bonheurs majuscules ne nous sont guère permis par les temps qui courent, mises bout à bout, des joies simples formeront à l’heure du bilan, un bouquet florissant qui, rétrospectivement, réjouira notre coeur.

Difficile de prévoir. Mais rien n’exclut de se projeter. Où serons-nous au printemps ? J’observe l’oranger. Il porte en lui les fruits qui font notre régal hivernal et les fleurs de celui de demain. Il y a de la sagesse dans cet arbre qui honore le présent et envisage l’avenir.

La Fontaine en faisait déjà l’éloge poétique :

“Vos fruits aux écorces solides

Sont un véritable trésor ;
Et le jardin des Hespérides
N’avait point d’autres pommes d’or.

Lorsque votre automne s’avance,
On voit encor votre printemps ;
L’espoir avec la jouissance
Logent chez vous en même temps.”

La neige a coiffé notre seul oranger, exhaussant la lumière de ses pommes solaires. Il croule sous le poids des fruits. D’un geste doux, un quart de tour de main, j’en teste la maturité. L’orange s’abandonne. Et si elle me résiste, je reviendrai demain.
Le panier est maintenant largement rempli. A nous la confiture translucide constellée de fragments d’écorce ! Couchée sur des tartines, elle ensoleillera nos matins d’hiver.

Maintenant préparons l’avenir.

Pour accompagner le gâteau de Pâques, rien de tel qu’un tonique vin d’orange.

Ingrédients préparation vin d’orange

Du zeste, je fais des serpentins joyeux qui vont baigner dans un vin blanc sec parfumé d’un bâton de vanille. Au passage, je dépose un quartier d’écorce sur le rebord du poêle qui ronronne. L’air s’allège : une odeur d’azahar (2), de cédrat à la fois et c’est l’Andalousie qui s’invite dans la cuisine, l’eau verte du Guadalquivir, le paseo sur les ramblas…

Orangers des jardins de Séville

En pelant ces fruits lourds, je ne peux m’empêcher de penser aux transbordeuses d’oranges de Cerbère. Vous l’ignorez sans doute mais la ville fut à l’orée du siècle dernier le siège d’une curieuse activité. Une fois le tunnel de Belitres percé vers l’Espagne, les trains ibériques acheminaient les agrumes à Cerbère. Compte tenu de la différence d’écartement des voies,(1) les cargaisons étaient transbordées des wagons espagnols dans les trains français qui desservaient la France et au-delà.

Transbordement des oranges à Cerbère

Une main d’oeuvre exclusivement féminine remplissait des couffins d’oranges et rangeait avec délicatesse la précieuse marchandise sur un lit de paille. Un voyage en première classe si j’ose dire pour ce fruit qui n’avait pas la même valeur qu’aujourd’hui !
Ces femmes tâcheronnes, payées une misère au bon vouloir des transitaires déclenchèrent en 1917 la première grève exclusivement féminine en France pour obtenir un meilleur salaire. La troupe coloniale leur fut envoyée pour toute réponse.

Voilà qui laisse un goût amer.
Plus amer que le vin ambré qui dort désormais dans la dame-jeanne.

Au terme de deux bons mois, additionné de sucre et d’alcool, il sera temps de boire ce breuvage à la santé de nos vaillantes transbordeuses et à l’avènement de jours meilleurs.

(1) l’écartement des voies espagnoles mesurait 1,67 mètre d’essieu à essieu alors que le réseau français avait adopté la largeur internationale : 1,435 mètre

(2) azahar : ce mot provient de l’arabe hispanique azzahár, de l’arabe classique az-zahr (qui signifie fleur et plus particulièrement la fleur d’oranger.)

RECETTE DU VIN D’ORANGE

Ingrédients pour 5 litres de vin blanc : 7 oranges bio non traitées
un bâton de vanille, de la cannelle, 1 kg de sucre, un litre d’alcool rhum ou alcool de fruits.

Avec un économe, prélevez uniquement les zestes des oranges (la couche blanche est trop amère). Mettez-les dans le vin blanc avec le bâton de vanille, la cannelle et l’alcool. Laissez macérer pendant deux bons mois. Remuer de temps en temps. Ajouter ensuite le sucre et laisser reposer encore deux jours avant de mettre en bouteille et consommer.


4 Comments

  1. Catherine

    Merci chère Anne Marie pour tes vœux doux que je reçois avec espoir…
    Ton ode à l’agrume du Noël de nos parents affolent mes papilles! Je vais de ce pas préparer ton vin d ’orange que nous boirons du fin fond du Finistère à la santé de tous,
    Je t embrasse bien fort
    Catherine

  2. Danielle Caunes

    Toujours autant de plaisir à la lecture de ta prose.
    Et merci pour la recette de vin d orange.
    Amitiés
    Dany

  3. Mary

    Hello Anne-Marie
    I enjoyed this story of the orange very much and would love to taste your vin d’orange!!
    Love Mary

  4. Nicole Coste

    Gros bisous Anne-Marie, il me tardait de te lire!

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