IL PLEUT !

Il pleut… enfin !

Voilà bien longtemps que la terre attendait le baiser de la pluie. Voilà bien longtemps que les lilas espéraient, gris et ternes, l’eau vivifiante du ciel. Crapauds et grenouilles avaient disparu, enfouis dans le dernier coin frais du jardin, imaginant des jours meilleurs.
D’abord pétrifiées par la canicule, les plantes végétaient depuis, résignées. Pas une pousse d’herbe, ou si peu, dans les creux, réceptacles de la moindre rosée. Envie de chlorophylle.

L’automne en Roussillon arrive en général avec son cortège de pluies. On les craint toujours avant que le raisin ne soit cueilli et fermente à l’abri dans les cuves. On les bénit ensuite car l’été a laissé des traces : lassitude d’une chaleur harassante, poussière balayée par le vent, déception au jardin pour si peu de récolte. Le pays a besoin d’une nouvelle fraîcheur.

Le temporal ne se commande pas. Nul ne maîtrise son agenda ni son intensité.

Il est là. L’eau ruisselle des Albères, amplifie le débit des fontaines, déborde des fossés, engrosse les ruisseaux qui courent vers le Tech, charriant troncs, blocs arrachés à la rive et autres naufragés vers la mer toute proche.

Il faut voir la Massane envahir le Racou, les rues de Collioure transformées en cascades.
Malheur à celui qui a garé sa voiture dans le lit du Douy, pourtant toujours à sec. Elle ira tout droit dans la mer.

Notre pays a connu « l’Aiguat. « 
Cette année-là, du 17 au 22 octobre 1940, un épisode pluvieux s’est accroché aux flancs du Canigou, déversant plus de 1000 mm de précipitations en 48 h. Oui, vous avez bien lu : 1000 mm. C’est-à-dire que chaque mètre carré de terre a reçu un mètre d’eau, et plus sans doute. « Il a été enregistré à l’usine électrique de la LLau le 17 octobre 840 mm. Seulement voilà, le pluviomètre a débordé ce jour-là 4 fois entre 12 h et 19 h 30. C’est le record officiel d’Europe des précipitations. » Source Géorisques. La suite, personne ne la connaîtra jamais car l’usine sombra peu après dans les flots.

Subitement, de modestes cours d’eau, élargissant leur lit, arrachant des pans de montagnes sont devenus furies détruisant tout sur leur passage : deux cent maisons, quatre usines électriques, la chocolaterie Cantalou d’ Arles, le Casino municipal et la gare d’ Amélie-les-Bains, le très côté établissement thermal et le Grand Hôtel de Vernet, le pont de Rivesaltes, le pont d’Elne et sa voie ferrée, la locomotive et son conducteur précipités dans les eaux bouillonnantes du Tech. Bilan 50 morts. Celui-ci fut plus lourd encore en Catalogne Sud. (320 morts)

Le souvenir de ce désastre est gravé à jamais dans la mémoire des Catalans qui, de génération en génération, se transmettent un devoir de vigilance envers les colères du ciel.

La mer à Argelès-sur-Mer le 23 octobre 2019, lendemain de l’épisode pluvieux

La pluie est bienvenue quand elle se fait bien sage.

J’entends quelquefois les vacanciers râler quand un jour de pluie vient troubler leur séjour. Bien sûr , c’est regrettable ; mais que croyez-vous donc, que pins maritimes, micocouliers, chênes-lièges, châtaigniers, arbousiers, qui peuplent nos versants – ce décor merveilleux – n’ont pas besoin de pluie ? La pêche, l’abricot, le raisin, la cerise dont vous vous régalez nécessitent l’averse. Chaque goutte prélevée dans la rivière ou le puits demande à être compensée.

Avez-vous déjà essayé la baignade l’été quand il pleut ? Pur moment de bonheur. La mer est grise, chaude, aussi chaude que l’air. La pluie ne vous mouille pas…, vous êtes déjà mouillé et, paradoxe suprême, vous êtes à l’abri … dans l’eau.


Temporal : forte pluie accompagnée de vent en catalan
Aiguat : Terme catalan désormais utilisé par les météorologues français pour désigner des pluies intenses et continues suivies de graves inondations.

2 Comments

  1. Marie-Odile

    Merci Anne-Marie, tout est dit ! et bien écrit qui plus est. La pluie en devient poétique…

  2. Nicole COSTE THEBAULT

    Anne-Marie, j’ai vraiment plaisir à te lire: le goût de cet impalpable amour pour chaque parcelle de vie, tu sais bien nous le faire partager et c’est unifiant, communiant.
    Aussi, je t’invite à rassembler toutes ces parcelles en plus grand: j’aimerais lire ta première nouvelle. Avec les racines et les jeunes pousses. Pour notre joie .

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